ETUDE N°2

 

 Les enregistrements

des deux duos

(Otello, Gioconda)

du

jeudi 8 janvier 1914

par

Titta Ruffo et Enrico Caruso.

 

 

Le 8 janvier 1914, le baryton Titta Ruffo enregistra, à New-York, deux duos avec son collègue et ami, le ténor Enrico Caruso (1873-1921), le « Credo » de Iago et l’air d’Hoël, tiré du Pardon de Ploërmel (1859) de Giacomo Meyerbeer (1791-1864), dans la version italienne d’Achille de Lauzières (1800-1875). De ces deux duos subsiste seulement celui d’Otello.

  

         Il est bon d’observer qu’Alan Kelly, dans son His Master’s Voice/ La Voce del Padrone, p. 190 (New-York, Wesport, Connecticut, Londres, Greenwood Press, 1988), fournit la date communément acceptée du 8 janvier 1914 pour cette session d’enregistrement, alors que le disque Gramophone n° 2-054043/9, portant sur l’autre face le duo de Don Carlo, avec Enrico Caruso et Antonio Scotti, donne la date du 7 janvier 1914 estampée1.

 

C 14272-1. —OTELLO (1887) de Giuseppe Verdi (1813-1901) : « Sì, pel ciel marmoreo giuro!”, opéra en quatre actes, paroles d’Arrigo Boito (1842-1918), tire de la tragédie de William Shakespeare (1564-1616).

 

 

Vitesse du disque : 77 t/m.

Durée de l’enregistrement : 4’ 41’’ 2

Orchestre dirigé par Walter Rogers

Avec le ténor Enrico Caruso (1873-1921).3

 

 

         Ce duo se trouve à l’acte II de l’opéra. Iago, « soldat de fortune inculte et vulgaire, mais armé d’une intelligence vigoureuse et d’une volonté d’acier » 4, est jaloux de Cassio, lieutenant d’Othello, et désireux de prendre sa place. En même temps, il hait le More qui vient d’épouser la ravissante fille d’un riche sénateur et d’être investi par la « Signoria »5 pour remplir une mission importante. On sent chez lui un sentiment de frustration et un vif désir de se venger.

        

         Dans cette scène, avec ses insinuations perfides, Iago a éveillé la jalousie dans l’âme d’Othello.

 

Otello :

Oh ! mostruosa colpa !

 

Iago :

Io non narrai che un sogno.

 

Otello :

Un sogno che rivela un fatto.

 

Iago :

Un sogno che può dar forma di prova ad altro indizio.

 

Otello :

E qual?

 

Iago:

Talor vedeste in mano di Desdemona un tessuto a fior e più sottil d’un velo?...

 

Otello:

E’ il fazzoletto ch’io le diedi, pegno primo d’amor.

 

Iago :

Quel fazzoletto ieri (certo ne son) lo vidi in man di Cassio.

 

Otello :

Ah !...Mille vite gli donasse Iddio !

Una è povera preda al furor mio !

Iago, ho il cor di gelo.

Lungi da me le pietose larve!

Tutto il mio vano amor esalo al cielo,

Guardami, ei sparve.

Nelle sue spire d’angue l’idra m’avvince!

Ah ! sangue ! sangue ! sangue !

Sì, pel ciel marmoreo giuro !

Per le attorte folgori !

Per la Morte e per l’oscuro mar sterminator !

D’ira e d’impeto tremendo

Presto fia che sfolgori

Questa man ch’io levo e stendo!

 

Iago:

Non v’alzate ancor!

Testimon…è il Sol ch’io miro,

Che m’irradia e inanima,

L’ampia terra e il vasto spiro

Del Creator inter,

Che ad Otello io sacro ardenti,

Core, braccio ed anima

S’anco ad opere cruenti

S’armi il suo voler!

 

Otello/ Iago:  

Sì, pel ciel marmoreo guiro!

Per le attorte folgori!

Per la Morte e per l’oscuro mar sterminator!

D’ira e d’impeto tremendo

Presto fia che sfolgori,

Questa man ch’io levo e stendo.

Dio vindicator!

 

         Ce passage, à la scène 3 de l’acte II de l’opéra, suit le rêve narré par Iago : « Era la notte, Cassio dormia », et correspond bien à la scène 3 de l’acte III de la pièce de Shakespeare. Iago, dans le drame anglais, avait informé le More :

         « Prenez garde à la Jalousie, Monseigneur ; c’est le monstre aux yeux verts qui nargue la proie dont il se repaît ; le cocu vit heureux quand, certain de son sort, il n’est point épris de celle qui le trompe ; mais quelles minutes de damnation il égrène, hélas ! celui qui doute et qui soupçonne alors qu’il aime à la folie » 6, tout en sachant que son âme était déjà empoisonnée par la passion qui venait de s’y glisser comme un virus mortel.

 

         Les deux chanteurs ont très bien compris la psychologie des personnages. Dans la tonalité de do majeur qui va de « Oh ! mostruosa colpa ! » jusqu’à « lo vidi in man di », le ton est feutré. Caruso traduit l’émoi du More dans ce banal « Oh ! mostruosa colpa ! » sur une suite de do2 (trois doubles croches+ une noire+une croche+deux doubles croches), tandis que Titta Ruffo, en clef de fa 4ème ligne sur des do3 et un sol 2 (trois doubles croches+une noire+une croche+deux doubles croches), marque subtilement une simple constatation : « Io non narrai che un sogno » qui va se révéler encore plus importante qu’une véritable preuve. Sa voix prend la noirceur souhaitable et c’est sur un « E qual ? » (fa2, si bémol 2, croche+noire) presque décoloré que répond le ténor. L’évocation du mouchoir offert comme gage d’amour à Desdémone permet au Iago machiavélique de désarçonner complètement Othello. Notons que nous avons un subtil passage de la mesure à 6/8 à la mesure à 4/4 sur « Talor vedeste in mano di Desdemona. »

 

         Avec son « Cassio » dans la tonalité de la majeur, Iago-Titta Ruffo brise le rêve d’amour d’Othello-Caruso suggéré par un lyrique « E’ il fazzoletto ch’io le diedi, pegno primo d’amor ». Le « Ah ! mille vite gli donasse Iddio ! » permet à Caruso, dans les phrases ascendantes et descendantes, ponctuées par des aigus retentissants (sol dièse3, la3), de mettre en valeur ses stupéfiants moyens vocaux et de révéler son art de l’interprétation. Le torrent vocal reste constant aussi bien dans l’aigu que dans le grave. Ce général vainqueur des Musulmans, entouré d’une aura de sublimité dans son « Esultate ! » du premier acte, ressemble singulièrement, maintenant, à un fou qui, le cerveau plein de l’idée de vengeance qui y flamboie, subit un irrésistible vertige.

 

         Si Caruso traduit merveilleusement les troubles physiologiques et psychologiques que cause l’intensité de la passion chez Othello, Titta Ruffo suggère le calme du Machiavel qui domine la situation. Le « Ah ! sangue ! sangue ! sangue ! » du ténor, parfaitement gradué et nullement crié (ré bécarre3, mi dièse3, sol dièse3 dans une succession de croches coupées par trois soupirs et un demi-soupir) exprime la folie meurtrière du More que plus rien n’arrête. Il suffit maintenant à Iago d’alimenter cette passion poussée à son paroxysme. Les deux chanteurs forment un contraste parfait dans l’expression de leurs sentiments respectifs. En paraissant abonder dans le sens d’Othello, Iago le trompe davantage. Dans le serment à ¾ d’Otello « Sì, pel ciel marmoreo giuro ! » la cataracte vocale rend dérisoire l’interprétation d’un Giovanni Zenatello (1876-1949), d’un Giovanni Martinelli (1885-1969), d’un Lauritz Melchior (1892-1973) et d’un Mario Del Monaco (1915-1982). Le passage concerté, toujours dans une mesure à ¾, est d’une grande majesté. Titta Ruffo et Caruso, sans forcer, mêlent leurs voix respectives d’une façon impressionnante et le stentato final sur « Dio vendicator ! » est stupéfiant.

 

         Cet enregistrement du duo, malgré les imperfections inévitables de la gravure acoustique, est un modèle du genre qui n’a jamais été surpassé.

 

C 14272-2. –OTELLO (1887) de Giuseppe Verdi (1813-1901) : Sì, pel ciel marmoreo giuro!”, opéra en quatre actes, paroles d’Arrigo Boito (1842-1918), tiré de la tragédie de William Shakespeare (1564-1616).

Enregistrement inédit.

 

C 14273-1. —LA GIOCONDA (1876) d’Amilcare Ponchielli (1834-1886) : « Enzo Grimaldo, Principe di Santafior, che pensi ? », opéra en quatre actes, paroles de Tobia Gorrio (anagramme d’Arrigo Boito 1842-1918), tiré du drame de Victor Hugo (1802-1885), Angelo, tyran de Padoue (1835).

 

         La matrice de cet enregistrement a été détruite. Néanmoins, s’il faut en croire E.G. Mathews 7, une copie de cet inédit aurait été faite et reportée, au début des années cinquante, sur un microsillon dont la référence serait LLP7. Il est très curieux que personne n’ait réussi à se le procurer et que, notamment, la RCA et PEARL ne l’aient jamais incluse dans leurs différentes publications complètes des disques d’Enrico Caruso. Cette lacune produit un grand sentiment de frustration chez les admirateurs de Titta Ruffo et d’Enrico Caruso.

 

Marseille, le 26 mai 1996.

Jean-Pierre Mouchon

 

Notes

 

(1) V. Jean-Pierre Mouchon, Enrico Caruso. L’homme et l’artiste, pp. 897-898 (Lille III, Atelier national de reproduction des thèses, 3 volumes dactylographiés, 1978, 1605 pp., plus de 225 illustrations, sonagrammes, fac-similés, etc. en pages bis, ter, quater…, et Paris, Didier Érudition, publication en microfiches, 1987).

 

(2) V. Jean-Pierre Mouchon, Les enregistrements du baryton Titta Ruffo, pp. 392-393, notes n° 191 et 197 (Académie régionale de chant lyrique, Marseille, 1ère édition 1990, 2e et 3e éd. 1991).

 

(3) La littérature carusienne est importante. En dehors de ma thèse de 1978 et de la mise à jour du volume I de 2011, voir également Riccardo Vaccaro, Caruso (Naples, Edizioni Scientifiche Italiane, 1995).

 

(4) Maurice Castelain, Shakespeare. Othello, p. 26 (Paris, Aubier, Éditions Montaigne, 1949).

 

(5) La Seigneurie ou ensemble des membres du gouvernement de la république de Venise fondée en 1297. V. Victorin Babou, Civilisation italienne, p. 187 (Paris, Didier, 1954). Plus généralement, voir Frédéric C. Lane, Venise. Une république maritime (Paris, Flammarion, 1985).

 

(6) Traduction de Maurice Castelain, op. cit., p. 165.

 

(7) Titta Ruffo. A Centenary Discography, p. 4 (Penybanc, Llandeilo, Dyfed, Pays de Galles, 1977).

 

 

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